Ne reculant devant aucun sacrifice,
j'ai rencontré le beau et sémillant Dick
Rivers chez lui dans sa coquette propriété
niçoise. Cette véritable légende
vivante me reçut, la banane fière, les rouflaquettes
frémissant sous la brise et les santiags luisant
sous le soleil. Nimbé de sa superbe rock and roll
attitude, il m'accueillit tout en simplicité et
m'offrit un lait fraise que nous dégustâmes
tout en devisant, conviviaux, sur la terrasse surplombant
Nice baie des anges.
Dick,
vous êtes une légende !
On peut le dire.
Vous
allez bien ?
Oui, ça va et j'espère que ça va
durer le plus longtemps possible parce qu'à être
une légende autant être une légende
vivante !
Racontez
nous un peu votre exaltante vie.
Eh bien, de mon vrai nom Marcel Ramazotti, je suis né
en 1945 à Nice. Mon père s'appelait Guiseppe
et était un boucher d'origine italienne spécialisé
dans l'entrecôte. Il venait d'un trou perdu situé
sur une colline désolée du fin fond de la
Calabre ravitaillé par les corbeaux tous les premiers
janviers des années bissextiles. La terre y était
plus aride qu'un reg mauritanien. C'était un endroit
où Elvis Presley (dit : le king) n'avait jamais
osé s'arrêter. Mon père arriva à
bicyclette dès 1945 avec le papa, la mama et une
floppée de frères et soeurs et chantant
"Love me tender" pour se donner du courage.
C'est
émouvant.
C'est sûr.
Et
après ?
Eh bien, la nouvelle vie niçoise de mon père
fut très difficile. A l'école Maurice Chevalier
de son quartier, on le traitait de rital, de babi, de
macaroni et de bien d'autres noms d'oiseaux alors qu'il
faisait l'effort d'apprendre Ma pomme. Il dut faire sa
place au soleil en distribuant force coups de poing et
en s'accrochant à sa nouvelle vie comme un arapède
à un rocher de la plage de Nice, baie des anges.
Mon grand-père, Luigi, brave et travailleur lui
disait toujours dans un français approximatif :
"Basta ! Accloché-toi Guiseppe ! Va béné
!" et "Forza Milano" car il était
un fervent supporteur du Milan AC. Il s'accrocha donc
et finit, après de correctes études (il
fut trentième du canton au certif) par devenir
apprenti boucher chez Alberto Berlusconi qui lui apprit
le métier.
Quelle
fut la réaction de cet homme travailleur honnête
et courageux lorsqu'il a su que vous vouliez vous lancer
dans la chanson ?
Quand un beau matin de juin 61, il me vit arriver me baladant
avec ma banane, il fut assez déçu, faut
bien le dire…
Et
alors ?
Dès que je lui ai dit : "Je serai le nouveau
Presley ou rien, yé !", il m'a répondu
en colère : "Arrête de délirer
et va plutôt me découper cette côte
de veau !"
C'était
pas vraiment encourageant.
Oh non ! Mais j'ai continué de plus belle, sûr
de ma vocation, la banane provocante. J'ai répondu
: "Et pour commencer, j'ai créé un
groupe qui s'appelle les Santiags Sauvages, re-yé
!" Mon père, toujours aussi en colère,
me rétorqua, peu sensible à mon argumentation
: "Arrête tes conneries et va m'enlever cette
banane à la con ! Les Santiags Sauvages quel nom
crétino ! Pourquoi pas les Chats Noirs pendant
que tu y es ?"
De
quand date votre premier succès ?
C'était en 62 avec Est-ce que tu le saverais, yé
! yé ? où dans le scopitone, je chantais
des paroles d'une grande finesse et dansais le twist avec
mon groupe d'intellos, costardés, pantalon de cuir,
chemise impeccable, cravate noire et banane gominée
sur des accords de guitares aseptisées à
la Shadows. C'était le temps éphémère
et, oh combien riche, des "yéyé"
et des reprises de tubes américains aux paroles
hyper intéressantes.
Et
après ?
Le "yéyé" dura le temps d'un pet
de mouche. Je dus rapidement et à regret dissoudre
mon groupe. Mes ex-musiciens retournèrent, qui,
à Centrale, qui, à Polytechnique.
Qu'avez
vous fait ensuite ?
Je ne voulais surtout pas retourner découper du
faux filet dans la boucherie paternelle jusqu'à
la fin de mes jours à Nice, baie des anges. J'ai
décidé de m'accrocher tel le lierre derrière
chez moi sur le mur qui me sépare de mon con de
voisin.
Que
faites-vous aujourd'hui en 2008 ?
Je passe encore parfois en fin de soirée vers 23
heures 30 sur TMC et j'ai toujours un putain de succès.
Ca
fait plaisir.
Récemment, à Aubenas, j'ai même fait
un triomphe, j'ai repris deux fois mon hit "Putain
qui a piqué mes santiags" et trois fois de
la bombine.
C'est
quoi la bombine ?
C'est un plat traditionnel de la Haute Ardèche.
C'est un ragoût de patates avec des saucisses. C'est
assez bourratif. Faut d'ailleurs que j'arrête de
me shooter avec sinon je vais finir par ressembler au
King !
Quels
sont vos œuvres préférées dans
votre pléthorique discographie ?
Avec les Santiags Sauvages, j'aime bien le 33 tours paru
en 62 Twist à Lachamp-Raphaël. Je
me passe aussi et très souvent la compil Le
moins nul du moins mauvais des Santiags Sauvages.
Et
de votre carrière en solo, que conseillez-vous
aux jeunes qui vous connaissent peu et désireraient
s'initier à votre œuvre passionnante ?
Des studios, je conseille Putain, j'ai failli croisé
Elvis sur la road 66 et mon préféré,
J'ai perdu ma banane entre Nashville et Memphis qui comme
son nom l'indique a été enregistré
en Amérique. En ce qui concerne les live, j'ai
un faible pour Dick Rivers takes three times of the délicious
bombin made by Josette Veyrenche de 2001 qui s'est beaucoup
vendu en haute-Ardèche !
On
vous voit toujours avec vos santiags. Qu'en est-il exactement
?
Je déteste ces chaussures à la con. Mais
pour le look, je suis quelque part obligé. Vous
me voyez me balader avec des reebok.
Euh,
non !
En plus, c'est pas super pratique pour se déplacer
en ville et surtout quand il faut faire gaffe aux merdes
de chiens. Je vous raconte pas !
En
effet, ça ne doit pas être évident.
Oui. Et avec le jean et le ceinturon, ça tourne
vite au martyre !
Le
jean et le ceinturon, c'est pour le look aussi ?
Bien sûr. Mais quand je suis chez moi à Nice,
baie des anges, je me mets à l'aise, enfile des
charentaises, c'est plus confortable pour regarder la
télé et je porte un survêt avec les
chaussettes par dessus.
Comme
les rappeurs ?
Parfaitement. Mais je mets pas le bonnet à cause
de la banane.
Ah
bon ?
Oui. Déjà que j'ai du mal à la conserver
en état depuis tout ce temps, je me vois mal avec
un bonnet par dessus. Ca craindrait un max.
Pourquoi,
Dick, avoir pris ce pseudo ?
"Dick" c'est en souvenir de mon chien mort quand
j'avais six ans.
Que
lui est-il arrivé ?
Il avait bouffé une entrecôte avariée
de mon père.
Oh
! La pauvre bête ! Et le nom "Rivers"
?
C'était pour faire américain !
Comme
Hallyday ?
Exactement. Lui, il est belge et s'appelle quelque chose
comme Van Den Brouke. C'est hyper nul et je vous dis pas
la connotation coureur cycliste et enfer du nord !
Pensez-vous
à l'instar de Jean-Paul Sartre que le rock and
roll, c'est comme les bananes, ça fait grossir
?
Vous savez, j'ai pas trop envie de réfléchir
à une pensée d'un mec qu'est sûrement
chauve. Moi, la banane, ça fait quarante ans que
je la porte et j'ai pas pris un gramme !
Que
pensez-vous d'Elvis Presley ?
Presley depuis quelques temps, il enregistre plus rien.
L'est fini ce mec.
Que
pensez-vous de la mort ?
Putain, c'est con de mourir !
Et
les Chaussettes noires ?
Qui ça ?
Quel
temps fera-t-il demain ?
Il va sûrement pleuvoir. J'ai ma banane qui arrête
pas de vibrer !
Alors,
j'ai quitté à regret cette légende
vivante qui portait sur ses frêles épaules
cinquante années de rock and roll torride, de déhanchement
sensuel, de wap dou wap et de be bop a lula. Et, la tête
pleine de nostalgie, je rejoignis à la hâte
la gare de Nice, chantant :
Si t'avais connu
La Nice baie des anges à moitié nue
Les voitures de sport sur les avenues
Tu regretterais tout ça
Yé !
_
par
éRiC
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