COURRiER


 
Florent Pagny > Ils n'auront pas sa liberté de penser
 

 

Florent Pagny s'essayant au
tricot durant
sa longue liberté
de penser pour
ne pas trop
s'emmerder en Patagonie.


Ne reculant devant aucun sacrifice, j'ai rencontré le beau et sémillant Florent Pagny chez lui en Patagonie dans son vaste domaine balayé par les vents des quarantièmes rugissants. La mèche rebelle flottant au vent mauvais qui vient du pôle, il me fit entrer dans un intérieur sobre mais de bon goût. Il m'offrit une spécialité locale la guanomerda, boisson forte et revigorante faite à base d'alcool de cactus fermeté lequel on a fait macérer des herbes sauvages battues par les embruns du Pacifique. Le tout mélangé d'un rien de lait de chèvre des Andes où baigne un zeste de crachat de guanaco.

Putain, ça arrache ! C'est un truc pour exterminer les indiens de Patagonie ?
Non. C'est pour boire. Normalement faut l'avaler à très petite dose tout en mangeant du Nandou cru farci à la fiente de condor.

Alors il paraît que vous avez des ennuis avec le fisc ?
Parfaitement. D'ailleurs, c'est pour ça que je suis venu m'égarer dans ce trou perdu au milieu de nulle part. Bon. Ici je suis tranquille question impôts. Mais c'est dur de résister. Ca souffle toute la journée. Y'a pas un chat et on s'emmerde un max. Et puis le guanaco, c'est sympa comme animal, mais ça tient pas vraiment compagnie.

Et avec les autochtones ?
Les quoi ?

Les gens du coin.
Y'a pas grand monde. Il te faut faire 100 bornes pour voir quelqu'un qui en plus - c'est con -, cause pas un mot de français.

Que s'est-il passé exactement à propos des impôts ? Florent, dites-nous tout.
C'est simple. Ils m'ont tout pris. J'avais eu beau planquer la Bentley, la télé et mes six motos, ils ont eu tout le reste : mes cds de Claude François, ma collection complète de Guy Des Cars et même la télé-commande. J'ai pas peur de le dire haut et fort : on vit dans un pays réactionnaire. On trime comme un forçat juste pour alimenter les caisses de l'état. Finalement, je suis un pauvre mec victime du système. Vous trouvez ça juste vous ?

Euh… Vous aviez pourtant bien oublié de payer vos impôts. Non ?
"Oublié" n'est pas le mot exact. Faut savoir que moi je suis avant tout un artiste. Et un artiste ça a autre chose à faire que de s'occuper de détails bassement matériels. Moi je crée. Je suis au dessus de tout ça. Quand tu composes, t'as pas le temps de t'occuper du reste. Eux, tout ce qu'ils font c'est de te piquer ton pognon. Ils veulent tuer la création. Si je compose plus que restera-t-il à mon immense public ? Je vous le demande !

Euh…
Réponse : rien. Faut pas oublier que je suis le plus gros vendeur de disques en France. Sans moi, le public est perdu. Plus personne pour le faire rêver et le faire fuir de son triste quotidien. Il ne lui resterait plus qu'à écouter de la merde !

Y'a bien Hallyday et Dion tout de même ?
Oui, mais eux ne sont pas des artistes engagés comme moi.

Ah bon ?
Ouais. Je suis en quelque sorte le Dylan français, l'harmonica en moins, la barbiche en plus.

Cette avance que votre maison de disque vous a faite, qu'en est-il exactement ?
C'est simple. J'étais dans une mauvaise passe et ils m'ont avancé un peu en attendant. Autant dire rien. Juste pour me dépanner, acheter la bouffe, payer l'électricité et la redevance. C'est tout. Pas de quoi fouetter un chat. Ca m'a permis de voir venir et de pouvoir composer sereinement. Vous savez, moi, je suis pas du genre poète maudit qui trouve l'inspiration dans la misère.

Oui, je vois…. Mais quel est le rapport entre payer des impôts et la liberté de penser ?
C'est un cri de révolte. Ils auront beau faire, ils pourront pas tout me prendre. Je continuerai tel Hugo sur son rocher de l'île d'Elbe rester un homme libre. Ils n'auront pas ma liberté de penser.

Vous comptez rester longtemps libre dans ce trou ?
Non. J'ai beau être fort, rebelle même, je me lasse un peu. Et puis au bout d'un moment je sais plus à quoi penser. Alors, j'ai décidé de m'installer dans un coin plus pénard. Monaco par exemple. Ce sera plus sympa. Il y fait meilleur. On s'y emmerde moins.

Vous avez raison. Bon, je vous quitte, j'ai un avion dans une demi-heure.
Alors, bon voyage… Moi, je vais traire les chèvres avant la tombée de la nuit. Puis, je prendrai mes jumelles pour voir si je peux apercevoir Joyon, là-bas au loin, doubler le Cap Horn. Ce soir, je lirai un peu quelques pages des mémoires de Pierre Poujade. Un super bouquin. Puis avant de me coucher j'essaierai de penser un peu à quelque chose sinon je me sifflerai une dernière rasade de guanomerda.
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par éRiC