Ne
reculant devant aucun sacrifice, j'ai rencontré
le beau et sémillant James Labrie, chez lui dans
sa cabane au Canada blottie au fond des bois. On y voit
des écureuils sur le seuil. Si la porte n'a pas
de clé, c'est qu'il n'y a rien à voler sous
le toit de sa cabane au Canada. Il m'attendait dans sa
belle chemise à carreaux, tenant à la main
une hache car prévoyant, il était en train
de couper du bois pour le prochain hiver canadien qui
sera rigoureux n'en doutons pas. Au loin un orignal s'enfuyait
dans un bois d'érables.
C'est
sympa cet animal !
Peut-être. En tout cas, c'est con quand c'est en
groupe.
Ah
bon ? Pourquoi ?
On sait jamais si c'est des orignals ou des orignaux.
James,
on vous connaît peu. Parlez-nous un peu de vous.
Eh bien, je suis né le 29 février 1920 dans
une triste banlieue de l'état de Toronto appelée
Hot Dog City où à part des troupeaux d'orignaux,
il n'y a pas grand chose qui passe. A peine sorti de l'abri
douillet du ventre de ma mère, Paulette Labrie,
je hurlais déjà comme un dératé
Pull me under tant et si bien que mon père
demanda le divorce et disparut définitivement dans
la nature et par la même occasion de ma vie.
Comme
c'est triste.
En effet. Je suis en quelque sorte la cause de la séparation
de mes parents. C'est d'ailleurs le thème de mon
premier album solo et c'est sans doute, depuis cette date,
que traumatisé par le départ de mon père
maçon, inconsciemment, je m'évertue à
chanter comme une gamate.
Ah
bon ?
Parfaitement. C'est mon psychiatre qui l'a dit.
Que
s'est-il passé après ?
A cinq ans, j'ai rencontré Pavarotti au McDo de
Toronto.
Le
gros barbu qui chantait avec Bono ?
Le même. Ce dernier bouffait des frites en chantant
We are the world. Pour moi, ce fut le déclic.
Je décidai qu'à partir de ce jour, je me
lancerais dans la chanson et laisserais tomber les merguez.
C'est
bizarre comme viennent les vocations.
En effet. Ensuite vers seize ans, j'ai fait partie du
groupe Kraftwerk avec lequel j'ai ingurgité des
tonnes de choucroute et j'ai enregistré l'album
Radioactive toy.
Et
après ?
Ensuite pour cause de divergences musicales, mes collègues
voulant se lancer dans un style plus commercial, j'ai
quitté le groupe en emportant avec moi mon triangle
à bidouillage électronique et leur laissant
la choucroute.
Vous
avez bien fait.
Ca a été assez dur à cette époque.
C'était en quelque sorte ma traversée du
désert. J'ai profité de ces moments de désoeuvrement,
assez désabusé, pour écrire un très
beau livre : James Labrie, un artiste incompris qui
se vendit à plus de 11 exemplaires. Au fil de 355
pages, je raconte mon enfance difficile, ma rude adolescence
et crie dans le désert mon génie incompris.
Vous en voulez un exemplaire ?
Non.
Vous avez fait quoi après ?
Après, à 19 ans et demi, j'ai gagné
la Stanley Cup de justesse aux tirs au but. A 20 ans,
j'ai rencontré John Petrucci au Mc Do de New Jersey
où il avait ses habitudes.
Ah
! Ca c'est un moment important, je suppose pour la suite
de votre carrière ?
Tout à fait. Ce dernier bouffait des frites en
chantant Les restos du coeur de Coluche. J'ai
repris alors la chanson en choeur avec lui, ce qui provoqua
une véritable émeute dans le McDo. Mais,
pour moi ce fut le déclic. Je décidai qu'à
partir de ce jour, je me lancerais dans la chanson et
j'arrêterais de bouffer des saucisses à la
moutarde.
Sage
décision.
Quelques jours plus tard, avec Petrucci, on s'est retrouvé
et on a formé un groupe appelé Dream
Theater.
Pourquoi
ce nom bizarre ?
C'était en souvenir du groupe Tangerine Dream dont
faisait partie Petrucci quelques temps avant cette rencontre
décisive. On a ajouté "Theater"
pour faire joli. A partir de ce jour et de notre premier
album Métropolis adieu, ce fut le succès
mondial non démenti depuis.
En
effet.
Malheureusement, l'an dernier, suite à des divergences
concernant notre McDo préféré, le
groupe s'est séparé et j'ai dû me
lancer à contre cœur dans une carrière
solo.
Avez-vous
gardé de bons rapports avec les autres membres
de Dream Theater ?
Oui, ils aiment beaucoup ce que je fais. Mais ça
coince toujours un peu avec Mike.
Portnoy
?
Oui. Avec lui, on s'accroche. Il jouait tout le temps
trop fort pour qu'on m'entende pas. Il était quelque
part jaloux de mon charisme et de mon succès. D'ailleurs,
avant que le groupe se sépare, je me souviens lui
avoir même dit, à bout de nerfs, pendant
les dernières répétitions : "Merde,
Mike, arrête de taper comme un dératé
sur tes caisses, on s'entend plus hurler ! Quel connard
ce mec !"
Ca
n'a pas dû vraiment arranger les choses.
Pas vraiment !
Finalement
vous avez bien fait de partir.
C'est sûr. Et je le regrette pas même si en
fin de compte, ça me fait de la peine pour eux.
Ils auront du mal à s'en remettre.
Quels
sont les albums qui ont marqué votre carrière
?
D'abord Radioactive toy avec Kraftwerk.
C'était
quoi comme musique ? Je connais pas.
C'était une musique électronique de grande
finesse où l'on réussissait après
beaucoup de persévérance à entendre,
si l'on a une bonne chaîne Hi-fi, mon excellente
performance, toute en délicatesse et demi teinte
au triangle à bidouillage électronique.
Et
avec Dream Theater ?
Metropolis adieu où pour un début
on avait frappé fort !
C'était
quoi comme style vos premiers albums ?
C'est du heavy déstructuré avec une orientation
décalée vers une musique progressive innovante.
Quoi
d'autre ?
Y'a Six degrees of inner flatulence, véritable
sommet de notre œuvre d'une grande, euh... flatulence.
Nous étions alors un groupe catalogué comme
le plus important (il nous fallait quatre 50 tonnes pour
porter tout le matos) de heavy déstructuré
avec une orientation décalée vers une musique
progressive innovante.
Et
vos disques en solo ?
Numéro 1 est très beau et abouti
malgré son numéro. Je crois que loin des
débordements de Dream Theater, j'offrais une oeuvre
intimiste entre Pavarotti et Domingo. Le Numéro
2 est pas mal non plus. J'y continuais dans cette
belle voie que je me suis tracé pas loin d'une
reconnaissance mondiale et dans l'espoir de chanter bientôt
We are the world près de Pavarotti pour
les petits enfants africains qui n'ont pas la chance de
pouvoir se gaver de chips au Mc Do du coin.
Quels
sont vos projets ?
Je vais sortir incessamment sous peu James Labrie
sings the best crooners in the world où, je
n'ai pas peur de le dire, au sommet de mon art, je reprends
toutes les meilleures guimauves de Bing Crosby, Dean Martin
et Frank Sinatra, soit un très beau cadeau de nouvel
an pour belle-maman.
C'est
une délicate attention.
Je suis très attaché aux valeurs traditionnelles
qui pérennisent nos institutions.
Je
me suis laissé dire que vous écrivez toujours.
Qu'en est-il exactement ?
Eh bien je viens de sortir Moi, James Labrie.
Je peux vous en lire un extrait ?
Non.
Bon, allons-y. "Un jour, le 24 décembre
au soir, alors que la neige tombait drue au dehors, recouvrant
mon petit bonhomme de neige, j'ai entonné près
de l'arbre "Petit papa Noël". Quand le
sapin a commencé à tomber, d'un coup, tout
le monde est parti dans la cuisine bouffer cette saloperie
de dinde. C'est alors que j'ai compris que j'avais LE
don ! "
C'est
très fort. Vous avez écrit autre chose ?
Oui, bien sûr. C'est The voice où
je raconte comment j'ai composé Stranger in
the night pour Frank Sinatra et que je suis le seul
et unique James Labrie et je le crie bien fort face à
l'incompréhension des masses béotiennes
et je ne manque pas de dire aussi que j'emmerde tout le
monde…
Quel
éternel rebelle vous faites James !
Je veux oui !… Un autre extrait puisque vous insistez
: "Un soir que, seul, je lisais Merleau-Ponty
à la chandelle, me vint d'un coup, entre deux merguez,
quelques paroles : "Strangers in the night, Exchanging
glances, Wondering in the night, What were the chances,
We'd be sharing love, Before the merguez was finished."
Je trouvai que c'était pas dégueu... Bon.
plus tard, j'arrangeai un peu la fin et décidai
d'une mélodie, ce qui fut facile. Elle me vint
la nuit suivante."
Il
semble que vous avez pris conscience de votre extraordinaire
potentiel, non ?
C'est sûr et je le dis sans fausse modestie, je
suis beau, je suis inspiré, je compose de super
trucs, je chante bien... Bon d'accord, vous avez d'autres
questions ?
Euh…
non.
Alors,
après avoir bu un délicieux sirop d'érable,
je quittai à regret cet artiste attachant, me disant
au fond de moi-même et en mon for intérieur
que j'avais une sacrée chance de faire ce beau
métier de rock-critic !
_
par
éRiC
(pour
en savoir un peu plus sur Eric, c'est
ICI)
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